Raphaël Poulain, plaqué par la vie

Un grand gaillard. Lorsque l’on regarde Raphaël Poulain on a du mal à croire que ce rugbyman emblématique des années 2000 s’est un jour brisé comme un verre que l’on a laissé s’échapper maladroitement de ses mains. Devoir repartir de zéro sans même avoir atteint la trentaine, trouver sa véritable identité, il a en écrit un livre Quand j’étais superman. Une mise en lumière frappante sur un cas loin d’être isolé. Aujourd’hui Raphaël voit la vie avec une philosophie toute nouvelle, conférencier mais aussi comédien, l’ancien Dieu du stade n’a plus peur de jouer avec la vie.

JT, émissions diverses comme On n’est pas couché, Raphaël Poulain fait le tour des médias bien décidé à faire entendre son histoire. Il se présente toujours de la même manière : « à l’âge de 3 ans je soulevais déjà le canapé et j’avais foutu le chat dans le feu ». On est directement mis dans le bain. Très direct, depuis tout petit tout va vite, très vite avec lui. Le rugby est entré dans sa vie sans faire de bruit, comme une évidence qui n’en était pas une. Sans trop se poser de question il a accepté de devenir ce qu’il a été pendant dix ans : « Je n’étais pas passionné par le rugby mais juste amoureux de ce sport et j’ai été lancé dans le grand bain du

rugby professionnel en 1998 sans rêver de faire carrière dedans ». C’est au fond de son jardin, un Bescherelle entre les mains et en pleine révision du Baccalauréat que le jeune Poulain reçoit l’appel qui va bouleverser sa vie : une proposition du Stade Français. Alors, comme beaucoup de sportifs naissants, il quitte ce qui avait été jusque là toute son existence, sa famille, ses amis, sa Picardie natale pour se plonger dans le grand bain de la vie parisienne : « Du jour au lendemain je débarque dans un appartement à la Défense, à 18 ans et un mois et sans même savoir si ça allait être du rugby professionnel. C’est étrange, savoir que faire de sa vie est une question difficile pour tout le monde, mais moi je n’ai pas eu à me la poser. J’y ai réfléchi à 25 ans et j’ai trouvé la réponse à 37 ( rires) ».

Une réalité illusoire

Dès lors, la notoriété monte vite à la tête du rugbyman. Argent, belles voitures, fêtes et filles deviennent un quotidien : le syndrome de la « virilité du sportif » comme il se prend à nommer justement cette vie particulière. Dans ces conditions il est en effet facile de perdre les contours de la réalité, de s’enfermer dans une bulle reconnaît-il : « On n’est pas dans la réalité des choses. On ne partage pas le quotidien de la personne qui a du mal à remplir son frigo, ce qui arrive à beaucoup de gens de cette âge là. A 19 ans je touchais ce que

mes parents touchaient à eux deux. Jouer pour 10 mille personnes c’est pas la réalité de 60 millions de personnes en France ». En effet quand les personnes de son âge peinent à trouver un avenir clair, celui de l’athlète semble déjà tout tracé.

“Raph” Poulain se sent alors fort en apparence, il se plaît à jouer de son physique, surtout dans les calendriers des Dieux du Stade. Mais c’est justement ce physique qui commencera à le lâcher petit à petit. Ce corps poussé à l’extrême va le ralentir à plusieurs reprises. Blessures sur blessures entraînant systématiquement une place sur le banc de touche lors des finales de son équipe, le réveil du joueur commence doucement à se faire sentir. On pourrait presque croire à une malédiction. Un comportement pourtant classique chez les sportifs pour faire face aux difficultés du métier selon Jean-Paul Labedade, psychologue du sport : « Si le sportif a des blessures récurrentes il est intéressant de voir pourquoi le corps a lâché à tel endroit ou tel autre. Dans son histoire il y a peut-être des choses qui expliquent ces phénomènes. Par exemple l’athlète qui ne va pas une fois mais plusieurs fois se blesser avant la compétition est fréquent, c’est un mécanisme de défense ».

 

L’idée d’un arrêt commence alors à prendre doucement forme dans l’esprit de l’ailier : « Je ne voulais plus continuer le rugby ; j’ai deux clubs qui me voulaient, Perpignan et Clermont-Ferrand, pour deux fois plus que ce que je touchais à Paris mais j’avais pas mal de fractures physiques déjà, mais surtout une grosse fracture psychologique ». Le mental suit alors le chemin décadent du physique après les différentes pressions infligées par son coach de l’époque, Fabien Galthié : « Je suis tombé sur un entraîneur qui m’a défoncé psychologiquement. Dans le monde de l’entreprise on appelle ça du harcèlement moral mais dans le rugby tu n’as pas le droit de dire ça; il n’y a pas droit à la faiblesse donc tu gardes ça pour toi. Ça m’a un peu dégouté de mon métier. J’ai eu une perte de confiance en moi complète ». A 25 ans, Raphaël Poulain se retrouve plaqué par la vie.

Un atterrissage difficile

La période d’errance commence alors. Désemparé le joueur perd pied et se retrouve face à lui-même. Il ne se reconnaît plus. Le retour à la réalité est difficile à réaliser. Un long travail sur lui s’opère pour trouver la personne qu’il n’a pas encore été : « Comment accepter de passer d’un salaire à 8 000 euros au RSA ? Comment accepter de ne plus exister différemment dans le regard de ses parents, de ses sœurs, de ses potes ? C’est très difficile de trouver sa place dans la société, déjà en temps normal mais encore plus quand t’es sportif et tu dois du jour au lendemain accepter de ne plus être un héros ou une héroïne comme on t’a vendu. Et puis tu es à la retraite au milieu de ta vie, j’étais donc à la retraite en même temps que mon père ».

L’amertume s’installe un certain temps chez le sportif. Comme rempart à l’incompréhension de soi, Raphaël fait la rencontre d’une nouvelle discipline : la philosophie. Comme pour le rugby, il s’y enfonce tête baissée : « Ce qui est génial dans la philosophie comme un sportif peut se plonger dans la coke, dans l’alcool, dans le cul ou dans d’autres addictions. Moi mon addiction c’était la philo même si je suis devenu con et dogmatique à force, ça m’a retourné le cerveau mais j’en suis revenu et je sais qui je suis et je ne vais pas péter plus haut que mon cul car j’ai vu la complexité que c’était de me connaître moi- même ».

 

Ce recul et cette connaissance de soi, lui donnent aujourd’hui à 37 ans un regard lucide sur son expérience. Il tire de son vécu des leçons qu’il veut transmettre pour que les générations de futurs sportifs de haut niveau, ainsi que le système qui les encadre, ne reproduisent pas les mêmes erreurs. L’espoir d’un monde sportif plus humain guide Raphaël Poulain qui a maintenant endossé de multiples casquettes : conférencier, coach mental et comédien. Le sportif n’est pas qu’un corps sans aucune brèche, solide à toute épreuve, instrument de divertissement. Il est aussi un individu à part entière de la société qu’il ne faut pas voir seulement comme « un corps et une paire de couilles ». Il a des faiblesses, des émotions, des failles, des mots que ne peuvent malheureusement pas être utilisés dans le sport. Alors même si le premier essai de l’ancien rugbyman dans la vie a été loupé, le deuxième, lui, a été transformé.


AUTRES BIOGRAPHIES À LIRE : 

• Raphaël Poulain, Quand j’étais Superman ( éditions Robert Laffont ) : 1m 95, 100 kilos de muscles, son surnom de superman ne renvoit pourtant plus Raphaël Poulain à son incroyable force qui lui a permis de devenir rugbyman professionnel mais à celle qui lui a permis de s’en sortir. Le plus humain des supers héros, pose ici son parcours sans prendre de pincettes pour mieux comprendre l’arrêt de carrière d’un sportif.

• Ronda Rousey, Pourquoi je me bats ( édition J’ai lu) : « Quand je la regarde j’ai l’impression de me voir » a dit Mike Tyson de ce petit bout de femme à la force incroyable. Cette biographie retrace l’histoire d’une violente vérité de Ronda Rousey, qui a vécu l’enfer de la précarité dans le sport. Après avoir décroché la médaille Olympique, cette ancienne judokate américaine se retrouve sans aucun avenir sportif. Sans ressource et enchaînant les petits boulots. La jeune femme se réveille et prend sa revanche en devenant à la fois une comédienne de talent et une championne de MMA. Cet ouvrage brillant est le combat d’une renaissance, le combat d’une vie.

• Philippe Auclair , Cantona, le rebel qui voulait être roi ( édition Cherche Midi) : Joueur de football français emblématique tantôt adulé tantôt détesté, Eric Cantona ressemble à une véritable montagne russe. Bien plus qu’une biographie, une réflexion sur la notoriété dans le milieu sportif.

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