Magazine : La non-préparation d’un sportif à la vie d’après

EDITO – Que ce soit à l’occasion de rencontres annuelles ou bien d’événements attendus et désirés de tous, comme les Jeux olympiques, jamais les sportifs de haut niveau n’ont été autant glorifiés. Le sport et ses athlètes ont rassemblé un nombre incroyable d’adeptes. À l’heure où le divertissement et le spectacle rythment nos quotidiens, la culture sportive a pris une teinte nouvelle : celle d’une contre-société qui donne à croire. Le sportif devient alors un être à adorer, un modèle de performance que l’on a envie de pousser encore et toujours plus. On mise sur ces derniers, jusqu’à l’argent parfois. La moindre faille de ces modèles de concurrence est immédiatement passée au crible. Et c’est sous cette cloche de pressions diverses, comme celles des médias ou de la réussite obligatoire, que l’homme s’est construit en tant que sportif. Mais quand tout s’arrête et que la cloche se soulève, le passage dans l’ombre est souvent dramatique, la plupart du temps passé sous silence. Ce dossier est une mise en lumière de ce que l’on nomme très justement la « petite mort ». Que faire de ce corps habitué à se mettre en action sous l’effet de l’adrénaline ? Mais surtout comment se retrouver ou, plus précisément, se trouver quand ce qui soutenait jusqu’ici tout notre être nous lâche ? Au-delà du véritable problème humain, cette réflexion est aussi la remise en question d’un système qui ne tourne pas si rond que ça, une interrogation sur un manque d’éducation à la vie d’après des sportifs, ces acteurs majeurs de notre société.

ARRÊTER SA CARRIERE OU MOURIR UNE PREMIERE FOIS

15 ans d’une vie s’arrêtent en quelques jours et votre image d’athlète s’envole. Les médias ne vous courent plus après, les personnes qui vous entourent ne sont plus là pour vous, il faut alors se redéfinir. Seul face à cette épreuve, le sportif semble devoir souffrir pour rebondir.

« L’arrêt de la pratique du sport à haut niveau c’est une petite mort. Soit tu y es préparé soit tu ne l’es pas. », nous confie Frédéric Nordmann, ancien nageur de haut niveau. La petite mort il l’a bien connue, comme tous les sportifs lorsqu’ils arrêtent leur carrière. Après quatre ans de préparation pour les Jeux olympiques, des entraînements intensifs soir et matin après ses cours, son entraîneur de l’époque vient mettre fin à tous ses espoirs : « Arrête la natation, va faire tes études, tu n’es pas assez con pour nager toute ta vie ». Comme un coup de massue, Frédéric Nordmann voit tous ses rêves partir en fumée. Cette année là, dans son collectif du Racing Club de France, 4 nageurs sur 16 iront aux Jeux olympiques. Des échecs, des désillusions, des blessures… voilà ce qu’un athlète doit aussi endurer. La gloire et les médailles sont la partie visible de l’iceberg, mais lorsque l’on plonge on y découvre un humain, avec des failles et des faiblesses.

« C’est une réaction attendue lorsque l’on quitte le sport de haut niveau, d’avoir une phase de deuil » nous explique Brigitte Deydier, en charge de l’accompagnement des sportifs de haut niveau au Ministère des sports et elle-même triple championne du monde de Judo. « C’est une pression d’arrêter ce que vous avez fait pendant 15 ans et qui vous procure énormément de plaisir». Une pression que certains gèrent mal car ils n’y sont tout simplement pas préparés. Afin de sortir de cette phase, il faut, comme pour un deuil, passer par trois états : le déni, l’acceptation et ensuite rebondir. « C’est lorsqu’ils sont dans la phase de déni qu’ils peuvent faire n’importe quoi », confirme Brigitte Deydier. Aujourd’hui, il n’existe aucune solution pour que les sportifs évitent ce schéma. Il est même sain de le faire.

Mais afin que les conséquences soient minimes, il est necessaire d’avoir « deux pieds stables pour pouvoir couper le troisième » conseille Brigitte Deydier. Cela signifie une vie sportive, une vie familiale et une vie sociale stables.

Se retrouver en tant qu’Homme

Pas si facile ! Les sportifs de haut niveau sont très souvent à l’entraînement, en compétition, la plupart du temps à l’étranger, cela ne laisse que peu de place pour une vie sociale et même familiale. Une carrière sportive est généralement le sacrifice d’une vie. Arthur Thieffry, gardien de l’Equipe de France de hockey sur gazon a « dû faire des concessions. Mes amis je les voie très peu ». Pour Mallory Simpsons, karatéka, c’est une histoire d’amour qu’il a laissé s’envoler : « quand ta copine voit que tu pars partout en Europe et que tu dépenses tout ton argent pour le sport, et lorsque tu n’as qu’un week-end avec elle, tu ne peux rien faire. C’est compliqué ».

Un sportif de haut niveau c’est aussi énormément de personnes qui gravitent autour: un entraîneur, un manager, un agent, un kinésithérapeute, un médecin, un préparateur physique, un préparateur mental… Ce n’est plus simplement répondre à ses propres objectifs et envies. Ainsi, lorsque sonne le coup de sifflet final et que toutes ces personnes ne sont plus là pour vous, « c’est comme si on voyait les trains passer », explique Brigitte Deydier. L’ancien sportif doit apprendre à se retrouver soi-même. Il va traverser une crise identitaire, physique et sociale. Pour Maxime Blanchard, ancien joueur de football professionnel français ayant évolué en Angleterre et en Irlande, « arrêter c’est comme perdre cette identité de joueur de football. Tu changes presque d’ADN et il faut accepter que tu va rester l’ancien joueur et te réinventer». Socialement, le sportif doit réapprendre à s’ouvrir au monde. Physiquement le corps n’est pas mis sous tension comme il peut l’être lors des entraînements quotidiens, et perd vite de ses capacités.

Dépression, addictions : des conséquences dangereuses

Ce manque d’adrénaline peut avoir des conséquences sur le moral. Maxime Blanchard, a ressenti d’abord « un relâchement et puis plus d’agressivité. Tu es moins calme, moins patient. Tu as besoin d’aller chercher quelque chose qui te booste ». Pour le psychologue du sport Jean-Paul Labedade, l’exercice « procure des sensations et des émotions tellement fortes qu’il est impossible de les retrouver dans des métiers plus classiques. Le corps et l’esprit ont donné de telles sensations au sportif que c’est cela qu’ils regrettent tous ». Il faut trouver un moyen de se re-challenger.

Certains ont juste besoin de se protéger, et les conséquences peuvent être désastreuses. Une étude du ministère des sports datant de 1999, écrite par le Docteur Lowenstein entre autre, révèle que les sportifs de haut niveau sont vulnérables aux addictions à cette période de leur vie. « Dans les 1500 personnes interrogées et 1100 questionnaires exploitables, nous nous sommes rendu compte que nous avions une population d’anciens pratiquants intensifs du sports d’environ 15%. » déclare William Lowenstein. Encore aujourd’hui, cette étude est la seule officiellement publiée sur ce sujet.

Pour Frédéric Nordmann c’est ce qu’il s’est passé. Après l’échec de sa non-sélection aux Jeux olympiques, la seule solution, pour lui, est l’héroïne. « Je venais de me faire très mal lors d’un footing et je ne savais pas pourquoi. Je connaissais déjà le produit et je savais que cela me protégerait. C’est une bulle extraordinaire quand tu sais t’en servir, c’est-à-dire quand personne n’imagine que tu en as pris et que tu sais que cela ne se voit pas ». Pendant 20 ans de sa vie, Frédéric Nordmann va être ce qu’on appelle un toxicomane.

Des cas similaires il en existe des centaines dans le sport de haut niveau, mais tout le monde ferme les yeux déplore le Docteur Lowenstein, spécialiste des addictions : « Nous avons essayé de travailler là-dessus mais nous avons senti que c’était tabou. Les grandes structures comme la FIFA, UEFA, le CIO, les fédérations ne veulent pas entendre parler de cela, c’est dérangeant. Entre les spectacles sportifs, l’argent et les Jeux olympiques, ils ne souhaitent pas embêter les gens avec les arrières coulisses ». Raphaël Poulain, ancien joueur de rugby du Stade Français, et désormais conférencier sur sa vie et le sport de haut niveau, se rend compte que les choses bougent un peu : « Le monde du sport commence à agir car on est entrain de se rendre compte qu’on met des complexes dans la gueule de nos sportifs, et on les a un peu déshumanisés. Ce qui est ridicule c’est la manière dont on est mis en avant et comment on est détruit aussi quand il y a des dérives. Le principe de prévention est donc hyper important».

Livrés à eux-mêmes

La petite mort est une phase que le sportif surmonte généralement seul, et en France les institutions se sont récemment emparées du problème sans pour autant vouloir changer les choses. Si passer par cette étape est sain pour les athlètes, il est tout de même important d’en réduire certaines conséquences. Selon Brigitte Deydier du Ministère des sports, « le sportif comprend seul que cela peut s’arrêter à tout moment, personne n’a besoin de lui dire ». Mais imaginez-vous à 25 ans, en pleine possession de vos moyens avec une pression médiatique qui vous pousse toujours à aller chercher plus loin, comprenez-vous vraiment que tout peut s’arrêter du jour au lendemain ? Essayez-vous d’aller chercher qui vous êtes au plus profond de vous entre deux entraînements ? La plupart des sportifs vous répondront que non. « Tu es dans une machine, c’est une lessiveuse. Il faut répondre à des critères de performance donc on ne te demande pas de réfléchir sur ce que tu vas devenir dans 1 an ou 2 » confie Raphaël Poulain. Pour Maxime Blanchard, c’est le même son de cloche : « Il n’y a personne qui te prépare pour les mauvais côtés : les moments où tu te sens seul, délaissé, que tu as l’impression d’être une mauvaise personne ».

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RECONVERSION RIME AVEC COMPLICATIONS

Apprendre un nouveau métier, se reconvertir et commencer une nouvelle vie : une étape importante et pourtant si difficile. Si les solutions commencent à pointer le bout de leur nez, le chemin à parcourir pour une reconversion professionnelle réussie et simple pour les sportifs demeure une question d’actualité.

Aujourd’hui, environ 9% de la population française se retrouve au chômage. Trouver du travail n’est pas une tâche aisée quelque soit son statut et son secteur. Alors, plongez-vous quelques instants dans le corps d’un recruteur. Se présente devant vous une personne âgée de 35 ans n’affichant sur son CV que quelques petits boulots à mi-temps, aucun diplôme, aucune activité professionnelle réelle depuis 15 ans. Juste avant et après lui, vous rencontrez des dizaines de personnes sur-diplômées, avec des années d’expériences. Quel serait votre choix ?

C’est ce que doit affronter chaque sportif une fois sa carrière sportive terminée. Afin d’être considérécommeathlètedehautniveau,il faut être inscrit sur la liste du Ministère confectionnée à partir d’une décision du sportif et de la fédération. Contrairement aux idées reçues, beaucoup d’entre eux ne sont pas professionnels. Ainsi, ils n’ont pas de statut d’employé car ils ne touchent pas de salaire. Ceci est très problématique, car lorsqu’ils mettent un terme à leur carrière, ils ne se retrouvent pas à la « retraite » ou au chômage. Ils n’ont donc pas le droit à la formation prise en charge. De plus ils n’ont pas cotisé pour leur retraite. Ainsi le Ministère des sports offre certaines compensations liées à l’entrée tardive des sportifs de haut niveau sur le marché du travail, depuis le 1er janvier 2012, comme le montre le schéma ci-dessous.

Pas de préparation pas de reconversion

« Se reconvertir aujourd’hui c’est difficile quand vous ne l’avez pas préparé, observe Brigitte Deydier. Cela veut dire essayer d’avoir un diplôme, connaître le monde de l’entreprise en y mettant les pieds de temps en temps ». Elle- même championne de Judo, elle a toujours tenu à garder un pied dans le monde de l’entreprise. Elle a travaillé dans la communication dans des grandes entreprises françaises comme Seat France ou Citröen. Mais ce n’est pas si facile que cela explique Raphaël Poulain : « c’est demander à un gamin de 18 ans de choisir deux métiers différents. Son premier métier de passion et sa roue de secours au cas où c’est difficile ».

Aujourd’hui, la mesure phare du ministère est le double projet qui lie études et sports. Selon Emmanuelle Sarron-Ragonneau, chargée du dispositif retraite au ministère : « l’exigence du double projet est apparue très tôt comme une orientation structurante de la politique du sport de haut niveau en France. Ceci permet aux sportifs de se préparer à leur vie future au terme de leur carrière sportive ». Le ministère sort d’ailleurs des chiffres de taux d’insertion professionnelle encourageant : « En 2015, 72% des anciens sportifs de haut niveau ayant utilisé le double projet ont un emploi deux ans après leur dernière inscription sur la liste ministérielle». L’étude rassemble 1752 athlètes soit un peu plus d’un quart des sportifs. Mais ce qui déterminera leur reconversion, c’est surtout les contacts et opportunités. Beaucoup arrivent à ouvrir les portes des recruteurs grâce à leur nom, notoriété ou au réseau car le sport est un monde où tout le monde se connaît.

Les fédérations et clubs comme relais

Depuis 2015, la loi stipule dans l’article L221-14, que « les fédérations sportives délégataires assurent, en lien avec l’Etat, les entreprises et les collectivités territoriales, le suivi socioprofessionnel de leurs licenciés inscrits sur la liste des sportifs de haut niveau (…) A cet effet, chaque fédération sportive délégataire désigne un référent chargé de ce suivi socioprofessionnel».

Mais ce sont souvent les clubs qui aident les sportifs car ils sont plus proches d’eux. Mais rien ne les oblige par la loi. À Massy, en Essonne, le club de handball professionnel qui évolue au meilleur niveau, a mis depuis quelques mois l’accent sur la reconversion. « La première des choses, nous écoutons leur projet. Ensuite on les aide, très peu financièrement, mais surtout pour accéder à des formations. Nous sommes en relation avec des organismes» nous confie Pascal Crenne, directeur du club.

Au sein du syndicat des joueurs de handball, Franck Leclerc aime rappeler « aux joueurs, quelque soit le niveau et l’âge, qu’il faut penser à l’avenir. On leur rappelle leurs droits, et plus concrètement on collabore avec des structures pour faire des bilans de compétences ou avec ceux qui ne savent pas quoi faire ». Le véritable problème pour les sportifs de haut niveau est qu’ils ne sont pas toujours prioritaires dans les formations : « Les formateurs pensent souvent que les sportifs ne pourront pas travailler pour eux. Par exemple, si nous envoyons un sportif dans une formation de cuisinier, il se dit que cela ne servira à rien car il ne sera pas cuisinier chez eux ». À des kilomètres de là, à Amiens le club a eu une idée innovante. Il a créé un partenariat avec une entreprise de fibre optique de la région. Grâce à ce partenariat, le club a pu investir dans des anciens joueurs de haut niveau avec la promesse d’un emploi dans l’entreprise. Ainsi, le club a misé gros et empoche le gain puisqu’il est monté de National 3 à National 1 en quelques années.

Le Pacte de Performance : mi-sportif mi- employé

Des contrats comme celui-ci sont de plus en plus courants. Cela s’appelle le Pacte de Performance. Ce projet porté par le secrétaire d’État aux sports Thierry Braillard, a été lancé le 2 décembre 2014 à l’INSEP. Par exemple, Arthur Thieffry est gardien de l’Équipe de France de hockey sur gazon. L’année dernière alors qu’il était en pleine préparation pour une compétition internationale très importante, a réussi à être embauché chez Eurotunnel. Une première pour l’entreprise qui signe un accord avec le ministère des sports et la fédération de hockey sur gazon dans le cadre du Pacte de Performance. « J’ai un contrat classique sur lequel est rattaché un avenant, où se trouve le planning de l’Équipe de France. », nous confie Arthur Thieffry. Pour l’entreprise, deux options s’imposent : soit elle reçoit des subventions du ministère lorsque le sportif est en stage ou compétition, soit celle-ci défiscalise la perte causée par l’absence du sportif. Ce dernier reste payé quand même. «C’est une bonne chose pour les deux parties». Actuellement le ministère travaille avec 80 entreprises et 7 partenaires institutionnels (Défense, Douanes, Police, Education nationale, INSEP et les comités départementaux de l’Essonne et du Val-de- Marne). Selon Emmanuelle Sarron-Ragonneau chargée du dispositif retraite au ministère des sports, 600 sportifs de haut niveau auraient profité de cela en 2017.

Si le ministère des sports est fier de nous parler de sa politique c’est parce qu’il sait combien ce sujet est tabou. Se reconvertir est un enjeu majeur pour un sportif mais aussi une étape très difficile. Malgré les efforts de politique du ministère depuis quelques années, avec la mise en place notamment du double projet, bon nombre d’athlètes se sont retrouvés au chômage. Un sportif, malgré un bon entourage, est un être seul. Il doit réfléchir avant sur sa vie d’après.

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