Dr Lowenstein : Les addictions, entre dérives et aboutissements

Le Docteur William Lowerstein, médecin des hôpitaux de Paris et addictologue, met le sport de haut niveau au centre de ses priorités d’actions. Il évoque les dérives que subissent les sportifs et les moyens mis en place pour couper les ponts avec les addictions.


Le docteur William Lowenstein en quelques dates :
1984 : il commence à s’intéresser au problème du Sida chez les héroïnomanes. Il publie en 1985, les premiers articles dans la presse médicale française sur le sujet. Les deux années suivantes, il se consacre, sous la responsabilité de Mme M. Barzach et du Docteur F.Ingold, à l’étude de l’impact de la mise en vente libre du matériel d’injection pour les héroïnomanes.
1991 : il s’engage dans la médicalisation des addictions et la dispensation des traitements de substitution (méthadone, buprénorphine, sulfates de morphine). En 1994, il ouvre le premier « centre méthadone » dans l’hôpital Laennec à Paris. Ce centre Monte-Cristo sera un lieu d’écoute et de soins pour les toxicomanes.
1999 : Il remet à la ministre des sports, Marie- Georges Buffet, un rapport « Dopage et addictions». Il souligne notamment la vulnérabilité des sportifs de haut niveau aux conduites addictives, principalement lors de l’arrêt de leur carrière.
2005 : Il sort son premier livre, Ces dépendances qui nous gouvernent aux Editions Calmann- Lévy. Deux ans plus tard, il signe Femmes et dépendances . Il est aussi le co-auteur de plusieurs livres et articles.
2013 : il préside l’association SOS Addictions. Son objectif est toujours le développement de l’information, de la prévention et de la réduction des risques, les recherches cliniques et fondamentales en médecine des addictions et en politique de santé publique des drogues.

Comment sport de haut niveau et addictions sont-ils devenus associés ?

WL : Lorsque nous avons commencé, nous ne pensions pas à la question de l’antécédent sportif. Le sport était sain et naturel. Mais nous nous sommes vite rendus compte que ce ne l’était pas tant que ça. À Monte-Cristo, nous avons conclu que 33% de personnes addicts avaient eu une activité sportive, qu’elle soit régionale, intensive ou nationale. Nous sommes tous vulnérables aux drogues de façon inégale : cela dépend des récepteurs de l’individu ou encore de son milieu. Mais ceux-ci s’accentuent lorsque nous sommes dans des phases de chômage, échec ou blessure. Voici les raisons pour lesquelles les sportifs de haut niveau sont vulnérables aux addictions au sortir de leur carrière.

L’hyper exigence nous rend t-elle encore plus vulnérables aux addictions ?

Il s’agit de l’appétit excessif. Contrairement aux thèses des années 1970, où les toxicomanes étaient considérés comme des grands dépressifs, traumatisés, violés, 9/10e des personnes du centre Monte-Cristo venaient avec un grand appétit. Comme le dit Héléna Marienské, dans un livre qui s’intitule Les ennemis de la vie ordinaire, ce sont des personnes qui pensent plus vite que les autres, qui sont plus sensibles ou plus réactives. Cette particularité, ce plus, est à l’origine d’une vulnérabilité aux addictions et non pas ce «moi» des années 1970 qui serait la conséquence d’un syndrome post-traumatique.

Les effets des drogues sont uniquement psychologiques ou peuvent-ils se traduire par des effets physiques ?

L’exercice physique intensif a des conséquences au niveau des neurosécrétions, endorphiniques sur le long terme et/ou cannabinoïdes*. Celles- ci sont inégales selon les personnes et l’effort physique. Un tiers des personnes va sécréter des petites molécules qui partent des muscles vers les cannabinoïdes, qui se situent dans notre tête, pour les stimuler. Ceux qui disent « J’aime le sport » font parti de ce tiers et se font réellement plaisir. C’est pour cela qu’il est difficile pour un sportif d’arrêter l’exercice intensif. Il y a aussi des inégalités liées au plaisir de l’activité physique : jouer devant un stade de 80 000 personnes en finale de Coupe du Monde de Football, ce n’est pas simple mais c’est extraordinaire. Quand tout cela s’arrête, beaucoup se demandent « que fait-on maintenant ? ». Marcel Desailly, ancien arrière central de l’Équipe de France de Football en 1998, a dit, lorsqu’il a arrêté sa carrière : «C’est la fin des émotions ». C’est à cet instant, lorsque vous trouvez des substituts chimiques capables de donner l’illusion que tout va bien, que vous retrouvez des palpitations. C’est ce qui rend cela tellement tentant.

La petite mort et les addictions sont-elles périodiques ?

La plupart des sportifs vont mettre des décennies à « revivre ». Ceux qui n’ont pas prévu cette douleur psychologique se retrouvent dans une situation difficile. Ce sont des enfants qui ont réussi leur rêve dans des conditions terribles desélections.Ilsviventcelaavecuneintensité exclusive que lorsque, du jour au lendemain ils n’ont plus d’objectifs, ils ont du mal à apprendre à vivre au quotidien. Les addictions les aident dans cette période mais n’ont pas de date de fin. Cela dépend de la volonté de l’individu.

La drogue est-elle plus accessible aujourd’hui avec les salaires et la médiatisation plus excessive ?

Globalement, la société est plus addictogène avec internet, les trafics, l’échec total de la prohibition depuis 50 ans. Le monde sportif n’échappe pas à la règle, il y a plus de substances et il y a toujours une consommation excessive. Au début du 20e siècle, c’était l’absinthe ou l’alcool en général. Au temps de Tom Simpson, c’était les amphétamines. Aujourd’hui, certains sportifs se dopent au Stilnox ou à de nouveaux produits de synthèse. Actuellement on ne parle pas de tout cela dans le sport, mais il faut arrêter d’être naïf.

Les personnes qui racontent leur histoire peuvent-elles changer les choses ?

Si une histoire n’est pas suivie de prises d’opinions extraordinaires comme pour l’histoire d’Harvey Weinstein les choses ne changeront pas. Ce sont toujours des études sociologiques qui font qu’à un moment donné cela est possible. En parler 2000 fois ne donne souvent pas autre chose qu’une émotion parcellaire, la compassion de quelques-uns mais pas plus. Si le fils d’un ministre faisait une overdose à la codéine peut-être que quelque chose se passerait. Donc nous pouvons toujours espérer qu’un témoignage fasse avancer le débat mais avec la Coupe du Monde de Rugby en 2023 et les Jeux olympiques en 2024, tout ce qui dérange a du mal à se faire entendre.

*Les cannabinoïdes c’est une famille de molécules qui agissent sur certaines cellules de l’organisme et que l’on trouver notamment dans le THC, principal actif du cannabis

 

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