En dents de scie – Enquête sur Emilie Andéol

Des larmes et un titre olympique. Emilie Andéol s’est fait connaître du public à Rio, en 2016, lorsqu’elle devient la première judokate française à décrocher l’or olympique dans sa catégorie des +78kg. D’outsider à championne, Emilie Andéol mène une vie de montagnes russes, où les hauts arrivent aussi vite que les bas.

Varsovie, 22 avril 2017, Championnats d’Europe. Emilie Andéol entre sur le tatami avec le costume de championne olympique, confiante et sereine, face à la Hongroise Mercedesz Renata Svigetvari. Un premier tour avantageux, pour la tête de série française, qui sonne comme un tour de chauffe. Elle est LA personne à abattre et elle le sait. Cette fois-ci les larmes d’Emilie ne coulent pas avant le match. « Hajime », le combat commence. Premier waza-ari, plaquage au sol et immobilisation pendant 10 secondes. Le combat se poursuit par un haraï-maki-komi, un balayage de la hanche qui fait tomber l’adversaire au sol. Très bien exécuté. Il ne reste que quelques secondes sur les quatre minutes restantes. Deuxième waza-ari. « Sore made », fin du temps, fin du combat. Déséquilibrée, la victoire est sans appel. Et c’est la championne olympique en titre, Emilie Andéol, qui chute au premier tour des championnats d’Europe. Personne ne l’avait vu venir. La tête basse, la française se dirige vers les caméras de France Télévisions. Les larmes ne cessent de couler sur son visage. Les mots sont durs à sortir, la claque est radicale. « J’aimerais bien l’arracher mon costume olympique là tout de suite ».

« Il n’y a que deux conduites avec la vie : ou on la rêve ou on l’accomplit » disait Réné Char. Pour Emilie Andéol, ce n’était pas un rêve de gosse et pourtant elle l’a accompli haut la main. Mais devenir une grande championne n’est pas facile, surtout quand ce n’est pas toujours de son plein gré.

Originaire de la Martinique, née à Bordeaux, Emilie commence le judo à 5 ans, sous l’influence de sa mère, dans le petit club de Marcheprime. Pourtant la jeune fille a la tête ailleurs : « Je voulais devenir danseuse étoile ». Une anecdote paradoxale avec ses 1m70 et 97kg actuel. Elle pratique les deux disciplines conjointement, mais si sa passion est à la danse, sa performance est au judo. « Elle n’était pas de suite la meilleure, mais elle a eu la chance d’avoir peu d’adversaire dans sa catégorie, ce qui l’a beaucoup aidé. Et surtout Emilie c’est quelqu’un d’obéissant, c’est-à-dire que si on lui dit qu’il faut bosser pour y arriver, elle fera son maximum » nous confie Sandra Callen, présidente du club de judo de Marcheprime. Championne de Gironde, Championne d’Aquitaine… plus les résultats s’accumulent, plus les entraîneurs de la région veulent se l’arracher. De son côté, la jeune fille timide et réservée ne décide pas vraiment de son avenir, elle suit ses copines. « Elle n’est pas rentrée dans le Pôle France tout de suite car ses parents ne le voulaient pas, et elle non plus ». Elle reste dans un premier temps au Pôle Espoir à Bordeaux où elle continue les résultats ; elle devient troisième aux championnats de France et effectue quelques sorties à l’international.

L’Institut Nationale du Sport, de l’Expertise et de la Performance : l’endroit rêvé pour tout sportif qui tend vers le haut niveau. Vivre et s’entraîner aux côtés des plus grands tels que Renaud Lavillenie, Tony Parker ou Teddy Riner. Mais, en 2006, pour Emilie cet endroit lui était inconnu : « Je n’avais même jamais entendu parler de Lucie Décosse, Céline Lebrun, Frédéric Jossinet, tous ces grands noms du judo ne me disaient rien ». Aujourd’hui son portrait est encadré à leurs côtés, symbole d’une médaille olympique. Et c’est Lucie Décosse elle-même qui a commenté la finale d’Emilie aux Jeux olympiques avec émotion et admiration. Après une longue réflexion c’est finalement son entraîneur de Marcheprime, Bertrand Becerro qui l’aide à prendre la décision de s’inscrire : « L’INSEP ça ne se refuse pas ! ». Elle décide de « tester » pendant un an et de revenir chez elle si ça ne lui plaît pas. Une opportunité saisie qui rythmera sa vie pendant 11 ans.

 

Une progression en demi-teinte

À son entrée dans ce centre de formation de Vincennes, elle est une nouvelle fois là pour passer de bons moments avec ses copines. Pas concentrée à 100% sur les entrainements. Une seule personne peut faire changer cela : elle-même. « Un jour je me suis dis : mais pourquoi tu es là ? Le principe de l’INSEP c’est de faire du haut niveau et de la performance ». La raison de cette prise de conscience semble être la qualification ratée aux Jeux olympiques de Londres en 2012 : « c’est à ce moment là que je me suis dis, dans quatre ans tu iras à Rio ».

Comme un déclic accompagné par le travail acharné de son entraîneur Christophe Massina, la jeune femme évolue à partir de 2013. « Il a d’abord fallu travailler sur le mental pour qu’elle prenne conscience de ces capacités, ensuite il y a eu un énorme travail physique pour qu’elle puisse supporter les gabarits de sa catégorie » confirme celui-ci. Effectivement Emilie Andéol fait partie des plus petites de sa catégorie. Elle redouble d’efforts, s’entraine même avec les garçons afin de supporter la charge de travail qui lui ai demandé. « Emilie c’est une besogneuse, elle donne énormément. Et ça a été physiquement et mentalement très dur pendant 6/7 ans », Son corps et son mental se musclent au détriment de son bien-être : «Il y a eu des périodes où j’ai été en dépression complète. Quand je rentrais chez moi le soir, je n’étais pas dans le meilleur état possible ».

La route vers le succès est semée d’embûches, pleines de pavés et de marches qu’Emilie réussit à gravir une par une. Elle, qui s’est fixée pour objectif, à son entrée dans le haut niveau, d’être seulement dans le top 5 aux Championnats de France afin de rester en Equipe de France, « je restais très simple, presque trop basse dans mes objectifs », enchaîne les médailles à partir de 2013. Vice-championne d’Europe et championne de France cette année-ci, championne d’Europe et en bronze aux Championnats du monde l’année d’après, elle atteint de nouveau le sacre européen l’année avant les Jeux olympiques de Rio, en 2015.

Elle prend alors la place de l’outsider avant ses Jeux olympiques puisqu’elle se classe 4ème mondiale. Pour la jeune femme pétrifiée par le stress, cette place lui convient. « Mon entraîneur avait tout mis en place pendant la semaine avant mon combat pour que je ne sois pas stressée. J’avais presque l’impression d’être en vacances ». « Ce qui est important avec Emilie c’est de savoir quand est-ce qu’il faut la soutenir et l’encourager et quand est-ce qu’il faut la bousculer un peu pour qu’elle réagisse. L’avantage c’est qu’au bout d’une bonne dizaine d’années d’entrainements et de compétitions, je la connais par cœur » développe Christophe Massina. Mais plus les heures défilent, plus la pression monte. La panique est son plus grand point faible depuis qu’elle est jeune. « Emilie est quelqu’un de très émotive, elle pleure tout le temps. Avant les matchs, après les matchs et ça depuis toujours » explique la présidente de Marcheprime qui la suit depuis son plus jeune âge.

 

Le jour de gloire est arrivé

11 d’août 2016 à Rio. Premier jour de compétition pour Emilie Andéol. Sur le tatami jaune des Jeux olympiques la pression monte, les larmes coulent. « À force de me dire que j’allais passer à côté de mon combat, j’ai failli le faire ». « J’ai dû la bousculer après ce combat pour qu’elle réagisse », nous raconte Christophe Massina. Et ça fonctionne : le premier tour passe, le second aussi face à une adversaire qu’elle redoute tant, celle qu’elle n’avait jamais battu, la mexicaine Vanessa Zambotti. « Avec mon entraîneur on avait travaillé des mois à l’avance ce combat, et ce jour là je n’entendais que lui, je n’ai écouté que lui, j’ai seulement appliqué ». Pari réussi. Emilie poursuit son chemin match après match, à l’image de son état d’esprit, step by step. Les demi-finales arrivent et le morceau en face est lourd : la championne du monde en titre, la chinoise Yu Song. « Je me suis dis, donne tout. De toute manière, si tu perds les gens te diront que c’est normal ». Le regard noir de battante, le judo assuré et les prises de risques, emmènent la judokate tricolore sur le tatami de la finale.

Contrat rempli, la médaille est assurée : « si je n’étais pas sur le podium ça aurait été considéré comme une contre performance ». Mais la dernière étape pour la plus haute marche est à portée de main. Avant ça, il faut « abattre » la championne olympique en titre, la cubaine Idalys Ortìz . « Je l’avais déjà battue, mais elle m’avait déjà battue aussi. J’ai donné tout ce que je pouvais, je ne voulais surtout rien regretter ». Après quatre minutes de combat intense, le score reste vierge et rien ne peut encore les départager. L’heure du Golden Score est alors arrivée, le tout pour le tout. Seul un point suffit et c’est la fin du combat. « Tout le monde était devant son poste de télévision car la finale d’Emilie était juste avant celle de Teddy Riner », confie Christophe Massina. Face à une adversaire au visage impassible, Emilie Andeol ne lâche rien et accumule les attaques. Elle domine ce match mais la fatigue s’écrit sur son visage, et plus les secondes défilent plus elles paraissent longues. C’est après presque 3 minutes que le combat s’accélère : Ippon pour la Française, « finalement c’est elle qui a craqué en premier », se rappelle avec joie Emilie. Des cris, des larmes, des sauts partout dans le salle, Emilie Andéol entre dans les annales du sport français. Elle émeut la France entière et obtient le plus beau bijou qu’elle n’ait jamais espéré avoir : la médaille d’or olympique. Encore une fois elle surpasse ses propres objectifs.

 

Passer de l’ombre à la lumière

Celle dont les médias ne se préoccupaient pas, celle qui n’aime pas qu’on la mette en avant, celle que personne n’attendait sauf son entourage qui lui avait prédit cette médaille. « Mon premier coach, Bertrand Becerro, m’avait dit que je ne serai pas préparé à tout ce qui allait m’arriver ». « J’en avais discuté avec Emilie, je lui avais dis que c’était son année » rajoute Sandra Callen. Elle passe désormais au statut de star, de championne que les médias traquent « Le soir de ma victoire je suis rentrée à 3h du matin à enchaîner les interviews J’étais dans un tourbillon médiatique dont je ne m’attendais pas ». Le matin les médias son postés devant son hôtel. En rentrant une foule gigantesque de personnes l’acclament dans les rues de sa petite ville d’origine. « C’était fou le nombre de médias qui sont venus à Marcheprime, dans notre tout petit club de judo. Ça en devenait même agaçant », confie Sandra Callen, la présidente.

Depuis ce jour là tout a changé. Quelques semaines plus tard, il a fallu retourner à l’entraînement et les choses se sont compliquées. « J’étais devenue la personne à abattre et le regard de mes adversaires a complètement changé sur moi ». Premier stage de reprise, Emilie Andéol arrive de manière détendue avec le sourire et sa légèreté habituelle. Finalement il en a été tout autre. Dès le premier entraînement ses adversaires ne lui font pas de cadeau. Elle comprend très vite pourquoi : elle est LA championne olympique. « Elle a vraiment eu du mal à porter ce maillot doré, confie Christophe Massina. Quand on arrive au summum, sans elle-même en rêver, c’est dur de se relever ».

Les Championnats d’Europe, en avril 2017, marquent un tournant dans sa carrière. Cette défaite cuisante au premier tour ne fait que confirmer son envie d’arrêter le judo pendant quelques temps. « J’y pensais déjà depuis un moment, mais la défaite aux championnats d’Europe a été radical ». Pourtant la jeune femme écoute encore une fois les conseils de son tout premier coach, Bertrand Becerro qui la pousse à continuer : « Après cette discussion, je me suis posée et je me suis dis que je m’étais engagée pour les championnats du Monde, je ne pouvais pas abandonner maintenant ».

Quelques mois et une meilleure préparation plus tard, Emilie Andéol échoue de nouveau aux Championnats du monde. Elle perd face à la Néerlandaise Tessie Savelkouls aux repêchages. « C’est dommage qu’ils ne soient pas arrivés deux mois plus tard, je commençais à retrouver mes sensations de judo ». Au sortir de cette compétition, la décision est claire : « On m’a proposé de continuer sur une autre compétition, mais cette fois-ci j’ai dit non ».

 

Le mal-être revient

Pour comprendre cette série de défaites, il faut comprendre le mal-être qui s’installe chez Emilie. D’abord physique : ses genoux la font souffrir énormément. D’abord l’un, puis l’autre. La préparation pour les championnats d’Europe se fait de façon légère afin de préserver ses genoux. « J’avais besoin de les reposer car si je continuais comme cela, à 35 ans j’avais deux prothèses. J’aime le judo, mais pas à ce point ».

Elle qui n’aime pas qu’on lui porte attention devient la bête de foire sur laquelle on parie sur chaque compétition. Ses résultats sont de plus en plus scrutés. Aussi bien les personnes de l’intérieur que de l’extérieur : « Je suis quelqu’un qui a l’habitude de faire des résultats en dents de scie. J’ai besoin de beaucoup de tournois avant une grande compétition pour me mettre dans le bain, mais je ne les gagne pas tous. Et là c’est comme si je n’avais plus le droit de perdre ».

Comme pour signer son KO final, son coach Christophe Massina, « celui qui m’a prise dans le caniveau pour me faire devenir championne olympique », quitte ses fonctions en janvier 2017, trois mois avant les championnats d’Europe. Lui, qui comprenait le moindre « battement de cil » de la championne rejoint l’Equipe de France Masculine. « La fédération me l’a proposé et j’ai accepté, mais ce n’était pas prévu », rétorque le principal intéressé. Abasourdie par la nouvelle, Emilie rejoint sa nouvelle coach Séverine Vandenhenden qui faisait déjà partie du staff. « J’ai continué à faire des entrainements techniques avec elle et les membres du staff afin que la transition se fasse en douceur », précise Christophe Massina.

Le verdict tombe enfin : Emilie décide de faire une pause d’un an. Un besoin de se ressourcer, de guérir sa blessure aux genoux, de dire stop aux tatamis : « J’ai la tête ailleurs, en vacances pas dans les combats ». Autour d’elle l’annonce de ce break semble être bien acceptée, mise à part un peu d’inquiétude de ses parents : « ils m’ont demandé ce que j’allais bien pouvoir faire pendant cette année, et comment j’allais vivre financièrement ». Pour son coach olympique, c’est « un peu triste pour elle que ça se termine, même si je ne sais pas ce qu’elle va décider après ce break. Triste qu’on garde cette image là ».

Son image Emilie sait en prendre soin. « J’ai toujours dis que le judo était une partie de ma vie mais pas ma vie ». Elle travaille actuellement dans un club de Bordeaux, l’ASPTT où elle entraine les cadets, cadettes et juniors. Mais pas seulement : « Je suis chargée de mission sur l’insertion dans les quartiers de la ville. Ça me plaît énormément car je fais aussi autre chose que du judo ». Revenir au haut niveau et tenter de défier son titre aux prochains Jeux olympiques à Tokyo en 2020, telle est la question qui tient en haleine le judo français. Si certains posts sur les réseaux sociaux porte à croire que le judo lui manque, son discours tend plutôt vers une nouvelle vie… loin des kimonos, mais tout de même proche du judo. « Je prépare mon avenir en passant des diplômes pour devenir entraîneure, je me tâte à passer le professorat ». Le conseil que donnera Emilie a ses futurs élèves : « On ne devient pas champion olympique par hasard », et pourtant rien ne destinait la jeune femme à une telle ambition.

 

 

 

 

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