Croisepattes, le SDF 3.0

Retrouvez la version maquetté ici : portrait SDF VF

Ervé est sans domicile fixe sur Paris depuis une vingtaine d’années et Croisepattes est un twittos à ses heures perdues. Devinez quoi, c’est la même personne.

Aspect d’homme des cavernes, mais très gentil. Ce ne sont pas mes mots pour décrire Ervé, mais les siens. Yeux bleus azur, barbe poivre et sel, bière et clope à la main, Ervé est sans domicile fixe à Paris depuis 24 ans. Sa particularité : c’est un tweetos. Depuis 2007, les balbutiements de Twitter, Ervé alias Croisepattes, le nom de son ancien chien, s’est inscrit : « Avant je regardais beaucoup les actualités sur internet, et je voyais pleins de référence à twitter. Alors j’ai décidé de m’y inscrire pour voir ce que c’était, et je me suis pris au jeu ».

Et oui, en 2017, même les SDF peuvent se payer un téléphone, alerte aux clichés, et Ervé ne s’en cache pas pour les défendre, « Cela ne coûte plus rien aujourd’hui ! Le téléphone, on me l’a donné et le forfait coûte huit euros. Je me suis énervée dernièrement parce que, certaines personnes, me critiquaient car, selon eux, un sdf avec un téléphone et twitter ce n’est pas normal. Je leur ai simplement répondu : Vos gueules ».

Anti-facebook pour des problèmes de confidentialité et d’intimité, l’homme commente presque tous les jours l’actualité en 280 caractère, maintenant. « Ça me fait du bien. Par exemple, quand je vois, hier, qu’Emmanuel Macron est allé aux restos du cœur, ça me dégoûte. Il a même dit que la face de la pauvreté avait changé, alors que de plus en plus d’enfants vivent dans les rues. ». Branché politique et grâce à son humour, Croisepattes a créé sa communauté avec plus de 6000 personnes qui le suivent.

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Tweet de Croisepattes lu par ses 6 000 abonnés

Ecrire pour raconter sa vie

« Mon patrimoine est la chimère. Vivre fou pour mourir sage. Love is a dog from hell. Proposition pour du travail : en MP ou au (numéro de téléphone) », voici la biographie sur twitter du quarantenaire. Aujourd’hui, plus que des coups de gueule et des coups de cœur, c’est grâce à ce réseau social qu’Ervé trouve du travail. « J’en ai eu marre de faire la manche, donc je me suis dit autant proposer aux gens de venir monter un meuble par exemple. Donc ça me sert à un ne plus faire la manche, deux, je travaille donc je mérite mon salaire et trois, je rencontre des gens ». Parler, interagir, rencontrer de nouvelles personnes, c’est ça le plus important. « Garder un lien social, exister malgré ma situation aux yeux des autres, et aussi qu’ils existent à mes yeux en dehors du côté anonyme et furtif quand je les croise dans la rue. Quand je vais bosser chez eux, peu importe le statut social, ce qui m’intéresse ce sont les échanges. »

Pour comprendre comment il en est arrivé à cette situation, il faut remonter quelques années en arrière. Un boulot, un logement, et même une compagne, « j’avais une belle vie », puis un jour sa « sa nana » décède. « J’ai pété les plombs, c’est classique, j’ai tout arrêté ». Un ami lui avait parlé d’un petit boulot en Belgique, il déménage, puis on lui parle d’un poste dans un restaurant en Angleterre, il déménage de nouveau. Enfin stabilisé chez nos voisins d’outre manche, nouveau pétage de câble : « Les anglais adorent notre culture, notre nourriture, notre art de vivre, mais ils nous détestent. J’en ai vite eu marre que mon patron me casse les couilles, donc je suis parti ». Il empoche les indemnités de licenciement et revient dans le nord, sa région, et se retrouve sans rien. Il erre dans Lille et Valenciennes avant de venir s’installer définitivement à Paris : « Quitte à être SDF autant le faire dans la plus belle ville de France ».

Il y a quelques années, Ervé tombe sur Claire, une travailleuse sociale, avec qui il va entretenir une relation. Neuf mois plus tard, un miracle apparaît. Trois ans plus tard, le schéma se répète. Ervé est papa de deux filles, Elisa et Lou, qu’il garde auprès de lui, tatoué sur le bras, malgré qu’il ne les voient pas souvent. « Quand j’économise assez d’argent, je m’éclipse les voir un mercredi après midi ou un week-end, mais bon, ce n’est pas assez à mon goût ».

Ecrire pour raconter la vie

Témoigner grâce à son hashtag #AuRasDuSol, il dénonce les clichés et révèle ce qu’est la vie dans les rues de Paris. « Vous avez déjà dormi à la belle étoile ? C’est marrant au début, mais à 3h du matin vous rentrez dans votre tente ou maison. Dîtes vous que c’est ça toutes les nuits pour moi sauf que je ne peux pas rentrer au chaud ». Les centres d’hébergement et le 115 sont saturés, il n’y a pas assez de place pour accueillir tout le monde et Ervé n’est pas « assez amoché » pour être prioritaire.

Dormir quelques heures, resté toujours attentif pour ne pas se faire voler, travailler ou faire la manche pour gagner de l’argent, et puis marcher à la recherche d’un nouvel endroit pour dormir : une routine pour survivre. « C’est épuisant… Notre moyenne de vie est de 49 ans pour les hommes, je me dis toujours qu’il ne me reste que 4 ans à vivre ». Malgré la forte entraide entre SDF, la violence et les addictions sont le quotidien. « Maintenant je décide de frapper avant de me faire frapper quand quelqu’un me cherche trop d’emmerdes. J’ai pris trop de coups dans la gueule quand je suis arrivée sur Paris. J’ai vite compris comment cela fonctionnait ». Et encore, Ervé ne se plaint pas comparé à la situation des femmes et les violences qu’elles subissent.

À la perspective d’un nouvel hiver dans les rues glaciales de Paris, sans caverne à son image, Ervé alias Croisepattes, « n’est pas sûr de le passer ».

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